Face à des joueurs persuadés que les visuels lisses de Transport Fever 3 étaient l’œuvre d’une machine, le studio Urban Games a dû se résoudre à un sacrifice inédit.
On traverse une drôle d'époque, bombardée de visuels générés à la chaîne par des algorithmes. Face à cette déferlante synthétique, la communauté des joueurs a développé un instinct de survie inédit : une hyper-vigilance qui flirte allègrement avec la paranoïa. Et cette dernière engendre parfois des dommages collatéraux fascinants pour les créateurs. Le studio suisse Urban Games, aux commandes du très attendu Transport Fever 3, vient d'en faire l'amère expérience. Une mésaventure symptomatique d'une industrie en pleine crise de foi.
L'ère du soupçon
Tout part d'une simple présentation de campagne. Lors du dévoilement de la bêta, un détail a fait vriller la communauté : la direction artistique des portraits. Un rendu étrangement parfait, un vernis glossy, une lumière presque clinique... Le verdict des joueurs tombe, lapidaire : « ça fait IA ». Pas de sixième doigt difforme ou d'aberration géométrique à l'horizon, non. Juste cette patte visuelle aseptisée, devenue la signature glaçante des générateurs d'images, qui a suffi à allumer le bûcher des suspicions.
Peut-on décemment blâmer cette méfiance viscérale ? Absolument pas. Dans une industrie où des mastodontes comme Krafton (avec son futur inZOI) clament haut et fort leur amour pour la génération procédurale et s'autoproclament entreprises « orientées IA », le doute est devenu courant. Nous disséquons désormais chaque pixel à la recherche de la moindre supercherie.
Sacrifier l'œuvre sur l'autel de l'authenticité
Face à cette fronde, Urban Games aurait pu jouer la montre ou tenter de noyer le poisson. Il n'en est rien. Nico Heini, responsable de l'édition, a dégainé une réponse au couteau : le studio revendique une production « 100 % faite main » et rejette catégoriquement l'utilisation d'intelligences artificielles. Et pour tuer dans l'œuf cette paranoïa naissante, l'équipe a pris une décision aussi radicale que douloureuse.
Les portraits, pourtant enfantés par de véritables artistes de chair et de sang, ont tout bonnement fini à la corbeille. L'objectif ? Repartir d'une feuille blanche avec une nouvelle direction artistique qui ne souffrira d'aucune ambiguïté. Nous en sommes donc là; il ne suffit plus à un artiste de créer avec talent. Il est désormais sommé de prouver son humanité, quitte à fuir consciencieusement la perfection de son propre trait pour échapper au spectre de la machine. En sacrifiant des semaines de travail pour rassurer sa communauté, Urban Games pose un acte fort de résistance créative.