La frontière entre les rêves partagés de Christopher Nolan et les voyages oniriques de Satoshi Kon est plus que poreuse. De Inception à Black Swan, retour sur ces chefs-d’œuvre hollywoodiens qui doivent énormément au génie de l’animation japonaise.
Le pitch d’Inception était-il déjà implanté dans l’esprit de Nolan ? Lorsqu'en juin 2010, Inception débarque sur nos écrans, Christopher Nolan est salué pour son audace narrative et sa structure en poupées russes. Le film en question est un thriller où des agents utilisent un appareil pour s'immiscer dans les rêves.
Pourtant, pour les amateurs d’anime, la pilule a plus de mal à passer. Quatre ans plus tôt, le regretté Satoshi Kon réalisait l’excellent Paprika, un film où des détectives et des psychothérapeutes utilisent le DC Mini pour s'immiscer dans les rêves.
Au-delà de la simple coïncidence thématique, c'est une parenté visuelle indéniable qui lie les deux œuvres.
Un peu de Paprika sur votre Inception ?
Le parallèle entre Inception et Paprika ne se fait pas que sur l'idée de départ : c'est dans leur exécution visuelle que le malaise s'installe pour les défenseurs de l'originalité.
On y retrouve des similarités visuelles évidentes : un couloir d'hôtel qui se tord sous l'effet de la distorsion onirique, des surfaces miroitantes qui volent en éclats pour révéler une autre réalité, des scènes d’ascenseur débouchant sur différents niveaux du subconscient.




Avec DiCaprio, Nolan propose une approche très millimétrée du rêve. De son côté, Kon préférait une approche organique, chaotique et surréaliste.
Malgré ces similitudes, un fossé culturel et financier sépare les deux œuvres. Inception a bénéficié d'un budget colossal et d'une reconnaissance mondiale immédiate, là où Paprika, bien que culte, reste confiné à un cercle d'amateurs d'animation et de cinéma.
Certains critiques y voient le signe d'un certain mépris occidental pour l'animation japonaise, souvent pillée pour ses idées mais rarement créditée à sa juste valeur lors des grandes cérémonies de remise de prix.
Black vs Blue
L’influence de Satoshi Kon ne pèse pas seulement sur Nolan. Darren Aronofsky, avec Black Swan, a lui aussi été accusé d'avoir un peu trop copié son voisin Perfect Blue.
On y suit Nina (Natalie Portman), une ballerine dont le prénom rime étrangement avec celui de Mima, l'héroïne de Kon. Les deux jeunes femmes luttent contre une perte d'identité, harcelées par des doubles hallucinatoires et une pression sociale dévorante.
Plus troublant encore, le traitement visuel de la folie est quasiment identique. Les deux protagonistes sont hantées par des reflets qui agissent de manière autonome dans les miroirs, un gimmick visuel qui est devenu la signature de Satoshi Kon.
Dans les deux films, l'héroïne est confrontée à une figure maternelle ou protectrice (Rumi pour Mima, Erica pour Nina) qui projette ses propres échecs sur elle, tout en étant manipulée par des figures masculines de pouvoir (le directeur artistique Leroy ou les producteurs) qui utilisent le sexe comme un outil de révélation artistique.
De plus, la manière dont Nina tue son ancienne identité pour devenir le Cygne Noir semble être une transposition directe de la lutte de Mima pour se débarrasser de son image d'idole innocente.

Fait troublant : Aronofsky avait racheté les droits de Perfect Blue dès 2001, officiellement pour recréer une scène précise dans Requiem for a Dream (celle de la baignoire). Pourtant, le réalisateur continue de nier l'influence du film sur son thriller psychologique. Le réalisateur déclare :
Il y a certaines similitudes entre ces films, mais Perfect Blue n'était pas mon inspiration. Je me battais avec Le Lac des Cygnes parce que je voulais dramatiser le ballet.
L'influence de Satoshi Kon sur Hollywood est indéniable, même si elle reste souvent dans l'ombre des génériques. La barrière culturelle entre l'Orient et l'Occident et les clichés sur l’animation rendent parfois difficile la reconnaissance des productions comme celles de Kon face aux blockbusters en prises de vues réelles.
Il n'en reste pas moins que Kon a redéfini la grammaire du rêve au cinéma, laissant derrière lui des héritiers qui, consciemment ou non, marchent dans ses pas.