Le passage à l’âge adulte ressemble souvent à un accord dissonant, mais Mixtape choisit d’en faire une symphonie punk. Le nouveau joyau de Beethoven & Dinosaur nous offre au final bien plus qu’un voyage musical : c’est un chef-d’oeuvre.
Elle est chiante cette Jenny Fucking Goodspeed. Et de toute manière, elle n’y connaît rien en musique.
C’est le genre de sentences définitives qu’aime asséner Rockford, l’héroïne indomptable de Mixtape. Flanquée de ses acolytes de toujours, Slater et Cassandra, la jeune fille ne jure que par son casque audio : elle vit pour et par le son. Mais pour poursuivre ses ambitions, elle devra bientôt plier bagages et s'arracher à son quotidien.
Dans la tête de ces trois ados, le changement fait bouillonner les esprits. D'autant que ces trois-là sont plutôt du genre punk. On jurerait voir surgir des figures échappées d'un clip d'Avril Lavigne du début des années 2000 : des rebelles de centres commerciaux, experts dans l'art de pousser les adultes au bord de la crise de nerfs. Pourtant, c'est bien l'adolescence des années 90 que le titre dépeint, le tout avec une telle acuité qu'un sentiment de nostalgie paradoxale s'installe, alors même que je n'ai pas connu cette époque.

Pour l’amateur de récits coming-of-age et de culture skate, le terrain est connu, et l’exécution est ici magistrale. Mixtape côtoie les sommets par la finesse de son écriture et sa sincérité désarmante. Stacy Rockford, avec son assurance aveugle, ses certitudes de néo-punk et son regard vindicatif sur le monde, trace sa route avec une arrogance délicieuse. Ses défauts, bien réels, la rendent paradoxalement magnétique. Je sais d'ailleurs qu'elle m'exécrerait viscéralement si elle savait que j'écoute le dernier morceau de Zara Larsson en rédigeant ces lignes.
Véritable chef d'orchestre brisant le quatrième mur à la manière d'un Ferris Bueller, Rockford s'adresse directement au joueur pour introduire chaque piste de sa cassette. Car Mixtape est avant tout la bande-son diégétique de sa vie. Les orfèvres de chez Beethoven & Dinosaur ont sculpté le level design et le rythme de l'expérience autour de morceaux iconiques. On navigue à travers des réminiscences au son de DEVO, des Smashing Pumpkins, de Joy Division ou d'Iggy Pop.

La plus belle BO de votre vie
Pendant que cette sélection musicale impeccable vous happe et vous habite, le trio vous invite dans sa bulle : blagues d'initiés, songes métaphysiques et tranches de vie. La cohérence de cet univers est telle qu'on a l'impression de fracturer l'intimité d'un groupe soudé depuis l'enfance. C'est touchant, juste, et l'on quitte ce petit groupe avec un pincement au cœur.
Manette en main, l'interactivité se fragmente en une myriade de séquences ludiques d'une créativité folle. On survole des plaines dans un élan d'onirisme, on scande le rythme en tapant des mains, ou l'on fuit la police dans un caddie lancé sur l'autoroute. Si quelques séquences de glisse s'étirent parfois un peu trop, le jeu parvient même à rendre hypnotique un simple concours de ricochets au bord de l'eau. Rappelons également cette séquence géniale où l'on contrôle deux langues s'entremêlent pour un premier baiser maladroit, avec une vue imprenable depuis l’intérieur de la cavité buccale.

Mais c'est bien la réactivité de la mise en scène qui finit de convaincre. Mixtape, avec sa superbe direction artistique façon stop-motion, enchaîne les tableaux contemplatifs et colorés. Et, tout est millimétré pour répondre à vos impulsions : esquissez un doigt d'honneur en pleine soirée, et vous verrez chaque PNJ réagir avec une animation dédiée.
L’aventure se boucle en environ trois heures. Loin d'être une faiblesse, cette brièveté est signe d'efficacité. Sa structure est si percutante et sa réalisation si soignée que l'on finit le titre avec une envie irrépressible de relancer ses séquences favorites via le chapitrage. Une perle brute, à écouter autant qu'à jouer.
Conclusion
Points forts
- Un sans faute artistique
- Une sélection musicale culte parfaitement intégrée au gameplay
- L'écriture de Rockford et ses potes
- L'inventivité constante des séquences
Points faibles
- Quelques séquences de glisse un poil longues
Note de la rédaction
Brillant, irrévérencieux et visuellement époustouflant, Mixtape est un chef-d'œuvre sensoriel indispensable pour quiconque a déjà eu 17 ans et l'envie de refaire le monde, un casque sur les oreilles. Beethoven & Dinosaur fait preuve d'une créativité folle pour mettre en scène son parcours musical, conduit par un trio ultra attachant. Un panthéon du jeu narratif qui frappe en plein cœur.