Warren Spector, la légende vivante derrière Deus Ex ne compte pas raccrocher les gants malgré ses 70 ans. L’illustre développeur nourrit depuis trois décennies l’ambition tenace de développer un jeu de rôle d’un genre très particulier : une aventure viscérale confinée dans… un immeuble résidentiel.
Dans une industrie vidéoludique où le burn-out guette souvent les jeunes talents, voir un vétéran continuer à façonner des mondes virtuels force le respect. Alors que la plupart des figures historiques du milieu finissent par s'éloigner des claviers pour endosser des rôles de consultants ou simplement profiter d'une retraite bien méritée, certains irréductibles refusent de quitter l'arène. C'est le cas du célèbre concepteur américain Warren Spector, qui vient tout juste de livrer Thick as Thieves avec son équipe d'OtherSide Entertainment. Loin de se reposer sur ses lauriers à l'aube de l'été 2026, le créateur a encore la tête bouillonnante de concepts novateurs, dont une arlésienne qui le hante depuis les années 90.
Un monstre sacré qui repousse la retraite
L'homme derrière Thief et System Shock n'est pas dupe sur sa longévité exceptionnelle. Du haut de ses 70 printemps, il observe l'évolution du média avec un regard amusé mais toujours acéré. Bien que le poids des années se fasse parfois sentir, sa passion dévorante pour le game design semble l'emporter sur toute envie de tirer sa révérence. Lors d'une récente entrevue, le septuagénaire s'est confié avec beaucoup d'autodérision sur sa situation atypique :
Je le sais, je le sais, je suis le plus vieux développeur de jeux vidéo au monde. J'en suis conscient. Je pense être la personne la plus âgée qui continue à créer des jeux (...) Je mentirais si je disais que le mot 'retraite' ne m'a jamais traversé l'esprit.
L'architecte de Deus Ex garde d'ailleurs un œil très attentif sur le travail de ses anciens collaborateurs. Il avoue être régulièrement bluffé par les productions de son confrère Harvey Smith, réalisateur de Dishonored, qu'il considère affectueusement comme l'une de ses personnes favorites dans l'industrie.

Le rêve insensé du RPG en vase clos
Ne croyez pas que le réservoir créatif du bonhomme soit à sec. En fouillant dans ses disques durs, le concepteur texan affirme posséder des centaines de brouillons méticuleusement rangés. Parmi cette montagne de concepts, quatre projets se détachent clairement dans son esprit. L'un d'entre eux captive particulièrement l'attention, puisqu'il s'agit du plus vieux rêve du développeur. Citons-le directement :
J'en ai un pour lequel, à l'heure actuelle, je n'ai aucune idée de la façon de le réaliser (...) C'est un RPG basé sur un immeuble d'habitation. J'y ai pensé, j'en ai parlé, j'ai écrit à ce sujet ; des magazines en ont parlé... après trente ans de réflexion, il y a des parties de ce projet que je ne sais toujours pas comment faire.
Ce n'est pas la première fois que cette idée folle refait surface. Déjà en 2012, il expliquait son désir ardent de simuler un bloc d'appartements de la manière la plus parfaite possible, avec des mondes d'une profondeur inouïe et une interactivité poussée à l'extrême. Un défi technique et narratif monumental qui consisterait à faire d'un simple bâtiment un univers à part entière, où chaque porte cacherait des intrigues complexes.
La véritable essence du jeu de rôle
Cette volonté de créer un microcosme hyper-réactif s'inscrit dans le prolongement naturel de la philosophie de design qu'il défend depuis ses débuts. Pour lui, accorder une liberté d'action totale au joueur prime sur le reste. Cette vision tranchée puise ses racines dans sa jeunesse, lorsqu'il passait ses soirées sur Donjons et Dragons, une expérience fondatrice qui a paradoxalement forgé son rejet des mécaniques traditionnelles. Le vétéran critique vertement l'approche purement chiffrée du genre :
J'ai oublié plus de choses sur D&D que je n'en retiens aujourd'hui, mais j'ai toujours pensé que le fait de lancer des dés et de monter de niveau, c'était ça la mauvaise approche. J'appelle cela du 'R-O-L-L gaming', et non du 'R-O-L-E gaming'.
Plutôt que de miser sur des statistiques froides, l'ambition ultime reste donc l'interprétation pure, l'immersion totale et la réactivité organique de l'environnement. Reste à savoir si le légendaire créateur trouvera finalement la formule magique, et surtout le bon partenaire financier, pour bâtir virtuellement cet immeuble de tous les possibles.