La Commission Européenne face à la fermeture des jeux vidéo : un mouvement des joueurs pour la préservation de leur accès

Titre original : Nos jeux sont voués à mourir : c'est la Commission européenne qui le dit

Après des mois de mobilisation et une pétition “Stop Killing Games” historique signée par plus d’un million de passionnés, Bruxelles a enfin tranché. La Commission européenne vient de rendre son verdict très attendu sur l’avenir de ces jeux vidéo condamnés à disparaître de nos bibliothèques.

L'idée même de posséder un jeu vidéo a clairement changé ces dernières années. Aujourd'hui, avoir un titre dans sa bibliothèque numérique ou sur une étagère ne garantit plus vraiment qu'on pourra y jouer indéfiniment. Avec la multiplication des connexions obligatoires, il suffit qu'un éditeur décide de fermer ses serveurs pour qu'une œuvre devienne tout simplement inaccessible.

C'est exactement cette situation qui a mis le feu aux poudres début 2024, lors de la fermeture définitive de The Crew par Ubisoft. Face au sentiment légitime d'être dépossédés de leurs achats, les joueurs se sont organisés autour du mouvement Stop Destroying Videogames (plus connu sous le nom de Stop Killing Games). Initiée par le vidéaste Ross Scott de la chaîne Accursed Farms, cette pétition réclamait une loi pour forcer les studios à prévoir une solution de secours, comme un mode hors ligne ou la prise en charge de serveurs privés.

L'idée a tellement résonné au sein de la communauté qu'elle a rassemblé près de 1,3 million de signataires vérifiés en Europe, obligeant les instances de Bruxelles à examiner le dossier.

Nos jeux sont voués à mourir : c'est la Commission européenne qui le dit

Un mur de droits d'auteur face aux gamers

Sur le papier, la démarche a suivi un parcours institutionnel plutôt encourageant. L'initiative a été officiellement déposée fin janvier 2026, donnant lieu à des audiences publiques, une rencontre avec la vice-présidente exécutive Henna Virkkunen, et même un débat en plénière au Parlement européen.

Pour bien mesurer l'ampleur de cette mobilisation, voici un rappel de la chronologie du projet, de son lancement jusqu'à la décision finale :

Étape de l'avancementPoint clé
Mars 2024Fermeture de The CrewUbisoft coupe les serveurs, jeu désormais injouable
19 juin 2024Enregistrement de l'ICEStop Destroying Videogames validée par la Commission
Juin 2025Vidéo "d'échec" de Ross ScottSursaut viral, explosion des signatures
14 juillet 2025Clôture de la pétition britannique189.887 signatures, débat sans changement de loi
11 août 2025Initiative déclarée valideSeuil du million dépassé
26 janvier 2026Décompte final1.294,188 signatures vérifiées (soit 89,36%)
25 février 2026Remise à la CommissionReçue par H. Virkkunen et M. McGrath
16 avril 2026Audition publiqueCommissions IMCO, JURI et PETI
21 mai 2026Débat en plénièreParlement européen
16 juin 2026Communication de la CommissionPas d'obligation légale, code de conduite promis

Mais malgré cet élan démocratique incontestable et l'appui de 45 eurodéputés réclamant une vraie loi, le couperet institutionnel vient de tomber.

La réponse de l'exécutif européen est assez froide pour nous, gamers :

La Commission estime qu'à ce stade, elle ne peut pas proposer d'obligation légale de garder les jeux vidéo jouables après qu'ils ont cessé d'être fournis commercialement. Cela est également dû aux droits de propriété intellectuelle existants. En vertu de la législation de l'UE sur le droit d'auteur, les titulaires de droits jouissent de droits exclusifs sur leurs créations. Outre le droit d'auteur, d'autres droits de propriété intellectuelle peuvent également être pertinents, car ils peuvent protéger différents aspects visuels et technologiques d'un jeu vidéo.

Bruxelles s'appuie donc massivement sur la législation entourant la propriété intellectuelle. Selon les textes européens, les studios de développement et les éditeurs détiennent des droits exclusifs sur leurs créations. Les contraindre à modifier l'architecture d'un jeu pour garantir sa survie après l'arrêt de son support viendrait directement enfreindre ces droits fondamentaux défendus par l'Union. L'exécutif ne s'arrête pas à la simple question des droits d'auteur car la Commission européenne met aussi en avant les risques liés à la cybersécurité et la protection des secrets industriels. Les instances estiment qu'obliger les entreprises à maintenir une compatibilité ou à ouvrir les entrailles de leur code source serait une mesure disproportionnée et coûteuse.

En résumé, les intérêts économiques et juridiques de l'industrie passent avant la préservation de notre patrimoine vidéoludique.

Un simple lot de consolation sur la base du volontariat

Pour ne pas clore le dossier de manière trop brutale face à 1,29 million d'Européens, Bruxelles consent tout de même à deux petits gestes d'ici la fin de l'année 2026. Comme on peut le lire sur le suivi du projet, l'Union européenne va lancer une campagne pour informer les joueurs de leurs droits actuels, et prévoit de discuter avec l'industrie pour élaborer un code de conduite sur la "fin de vie" des jeux.

Les éditeurs n'auront absolument aucune obligation légale de respecter ce futur code de bonne conduite, puisqu'il reposera entièrement sur le volontariat.

Même si la Commission vient de botter en touche concernant l'obligation légale, les organisateurs du mouvement ne comptent pas s'arrêter là. Ross Scott a rapidement réagi en annonçant que la mobilisation allait simplement changer d'angle d'attaque pour se concentrer sur le Parlement européen. La stratégie actuelle consiste à tenter d'intégrer des amendements dans le Digital Fairness Act, un texte de loi européen toujours en cours de rédaction qui pourrait s'avérer beaucoup plus contraignant. La bataille pour conserver l'accès aux jeux que nous payons est donc encore loin d'être terminée...