Lors d’un récent entretien, l’emblématique game designer Shinji Mikami a livré une vision sans concession de son média : si un titre se contente d’être regardé pour être apprécié, alors il s’agit fondamentalement d’un mauvais jeu vidéo. Un constat percutant.
Tout est parti d’une discussion hyper détendue entre le comédien japonais Eiko Kano et Shinji Mikami, l’immense créateur derrière le monument Resident Evil. Kano, qui streamait régulièrement des sessions de jeu, a avoué au maestro qu’il se sentait parfois super coupable de diffuser des parties entières en ligne. Sa peur ? Spoiler l'intrigue, révéler toutes les énigmes à l'avance et, au final, ruiner les ventes des studios en coupant l'envie aux spectateurs d'acheter le titre. Au lieu de lui remonter les bretelles ou de crier au piratage moderne, Mikami a sorti une punchline qui a scotché tout le monde.
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Le gameplay au cœur de l'expérience, ou rien
Quand Mikami a répondu à cette angoisse des streamers, sa vision a été claire : si un utilisateur peut se contenter de regarder un "Let's Play" sans ressentir le besoin d'attraper une manette, c'est que les développeurs ont raté leur coup. Selon lui, le jeu vidéo possède une âme unique qui le différencie du cinéma, et cette âme, c'est l'interactivité. Si l'histoire ou l'esthétique suffisent à rassasier le public, le projet a échoué dans sa mission principale.

Le créateur estime qu'un bon jeu doit impérativement proposer des sensations impossibles à capter à travers un simple écran de diffusion. La tension d'un combat, la satisfaction de résoudre une énigme par soi-même ou le stress de la gestion des ressources sont des mécaniques qui s'expérimentent manette en main. Si tout cela disparaît au visionnage, le jeu n'est pas assez solide pour mériter son statut de média interactif.
Pour Mikami, la technique ultime pour juger de la qualité d'une œuvre est donc simplissime. Si le plaisir reste intact en restant spectateur passif, l'aspect "jeu" n'est qu'un habillage pour une histoire qui aurait mieux fait d'être un film. Pour lui, un titre majuscule doit te donner des fourmis dans les doigts et te forcer à vouloir prendre le contrôle de l'action, coûte que coûte.

L'ère du gaming de salon sur Twitch et YouTube
Pourtant, la réalité actuelle du marché est bien différente et semble parfois contredire la philosophie du maître de l'horreur. Depuis une décennie, on assiste à une véritable explosion de plateformes comme Twitch et YouTube, qui ont totalement transformé notre manière de consommer le divertissement numérique. Des millions de personnes passent désormais leurs soirées à regarder un influenceur jouer à leur place, transformant le média en un show télévisé interactif de nouvelle génération.
Cette tendance pousse les joueurs à apprécier des productions uniquement à travers les yeux, les blagues et les réactions de quelqu'un d'autre. Certains titres très narratifs, parfois qualifiés de "films interactifs", se prêtent d'ailleurs merveilleusement bien à cet exercice. Le public y trouve son compte sans débourser un centime ni posséder de console de salon, se contentant de suivre le scénario comme une bonne série.
C'est là tout le paradoxe que soulève indirectement Mikami face aux modes de consommation actuels. Cette omniprésence du streaming pousse parfois les studios à concevoir des scènes spectaculaires spécialement pensées pour générer des clips viraux et faire le buzz sur internet. Mais pour les puristes, cette dérive transforme le joueur actif en simple spectateur, enlevant l'essence même de ce qui fait la force de notre loisir favori.