Des années plus tard, ce jeu d’action-aventure fait à nouveau parler de lui, non pas pour son gameplay ou son influence, mais pour sa jaquette japonaise et européenne. Des internautes estiment qu’elle ne rendrait pas seulement hommage au peintre Giorgio de Chirico, comme l’a reconnu son créateur, mais qu’elle reprend presque trait pour trait une autre œuvre bien moins connue.
Sorti en 2001 sur PlayStation 2, Ico est un chef d'oeuvre absolu du jeu vidéo. Imaginé par Fumito Ueda, futur créateur de Shadow of the Colossus puis de The Last Guardian, le titre est devenu une référence pour sa direction artistique singulière et son gameplay, qui permet de tenir en permanence la main de Yorda, la jeune fille qui accompagne le héros. Pourtant, des années plus tard, ce n'est pas le jeu lui-même qui fait parler de lui : c'est sa jaquette, dont les ressemblances avec une œuvre de 1945 interrogent désormais les internautes.
Crédits : @antico via Reddit

Une ressemblance qui interroge
La comparaison a récemment été remise en avant sur Reddit, avant d'être relayée sur X. Lors de la visite d’une exposition, un internaute a fait le rapprochement entre la jaquette de Ico et Tropique du Cancer, un tableau peint par l'artiste égyptien Ramsès Younan et daté de 1945.
Le parallèle est frappant. Tropique du Cancer met en scène un immense bâtiment qui s'élève dans un paysage désertique. La composition est divisée en deux : au premier plan, des teintes ocres et sableuses, au loin, un ciel bleu profond. Une chaîne de montagnes découpe l’horizon. Une haute tour est reliée à un autre bâtiment par un pont étroit, une échelle est adossée à sa façade. Un personnage solitaire se tient au milieu de l’image. De longues ombres projetées sur le sol accentuent la lumière rasante et l'atmosphère contemplative du tableau.

La jaquette japonaise et européenne d'Ico reprend une composition similaire : un bâtiment monumental émergeant d'un environnement aride, les mêmes tonalités chaudes, de longues ombres marquées, un pont suspendu, une échelle de la tour et deux personnages au premier plan. Les différences portent surtout sur le placement de certains éléments architecturaux comme l’addition des ailes d’un moulin, le nombre de fenêtres, la présence d'un garde-corps sur le pont ou encore le remplacement du personnage unique par Ico (le héros) et Yorda. C'est cette accumulation de similitudes dans la composition, les couleurs, les jeux d'ombre et la mise en scène qui nourrit aujourd'hui les questions à son sujet. Pour les internautes, il ne s'agit plus seulement d'une inspiration mais d'une reproduction très fidèle, avec quelques modifications.
Cette découverte est d'autant plus surprenante que Fumito Ueda avait lui-même expliqué l'origine de cette illustration dans une interview accordée à Official PlayStation Magazine (OPM) en 2005. Il reconnaissait explicitement une influence du peintre italien Giorgio de Chirico, mais pas de Ramsès Younan :
J'ai conçu la jaquette japonaise, et je pensais que l'univers surréaliste de Giorgio de Chirico correspondait au monde allégorique d'Ico - Fumito Ueda, via OPM.
Or, plusieurs les internautes soulignent que Tropique du Cancer semble lui-même fortement inspiré des tableaux de Giorgio de Chirico, notamment de La Nostalgie de l'Infini (1912-1913) et de L'Énigme d'un jour (1914). La composition, les couleurs, les ombres traversantes, les architectures monumentales et le personnage solitaire rappellent effectivement le peintre italien. Si cette filiation artistique paraît relativement évidente, la jaquette de Ico semble, elle, se rapprocher bien davantage du tableau de Ramsès Younan que des œuvres originales de Giorgio de Chirico.
Hommage, inspiration ou véritable plagiat ?
Cette ressemblance suffit-elle pour parler de plagiat ? En réalité, la réponse est loin d'être évidente. En droit français, s'inspirer d'un style, d'une ambiance ou d'une composition générale reste parfaitement licite. En revanche, la reproduction d'éléments originaux suffisamment caractéristiques d'une œuvre protégée, sans autorisation, peut constituer une "contrefaçon".
Le monde du jeu vidéo a déjà connu plusieurs affaires de ce type. En 2025, le développeur Bungie a reconnu avoir utilisé sans autorisation des éléments graphiques de l'artiste Fern “Antireal” Hook dans Marathon, et a présenté ses excuses, promettant de retirer les éléments concernés. En 2021, la photographe Judy Juracek a engagé une procédure contre Capcom, estimant que plusieurs textures et éléments visuels de, notamment, Resident Evil et Resident Evil 4, provenaient directement de son travail. L'affaire s'est finalement réglée à l'amiable, sans décision de justice. Aucun montant d'indemnisation versé n'est connu dans ces deux dossiers. Ces affaires concernaient toutefois des œuvres encore protégées par le droit d'auteur.
Ico's box art is commonly associated with the work of Giorgio de Chihiro as its inspiration... but did you already know this piece by Ramses Younan? The manual references Arnold Böcklin too.
— CDRomance (@CDRomance_Spike) November 5, 2024
"Tropique du Cancer" (1945)
"Isle of the Dead" (1886)#retrogaming #videogames #teamico pic.twitter.com/Wpb3b3PaLP
Traduction : La jaquette d'Ico est généralement associée aux œuvres de Giorgio de Chirico, qui auraient inspiré son visuel… mais connaissiez-vous déjà cette peinture de Ramses Younan ? Le manuel du jeu fait également référence à Arnold Böcklin.
Le cas d' Ico est plus complexe. D'abord parce que Fumito Ueda, diplômé de l’Université des Arts d’Osaka, a revendiqué le design de cette illustration en évoquant seulement un hommage à Giorgio de Chirico.
Ensuite parce que la jaquette constitue un élément de communication autour du jeu, et non le produit commercialisé en tant qu'œuvre en elle-même. Enfin, la question de la législation applicable serait particulièrement délicate : le jeu est japonais, Ramsès Younan était égyptien, Giorgio de Chirico italien, tandis que les règles de protection du droit d'auteur varient selon les pays.
S'ajoute une autre difficulté : les œuvres de Giorgio de Chirico étaient déjà entrées dans le domaine public dans de nombreux pays en 2001, la protection patrimoniale expirant généralement 70 ans après la mort de l'auteur (ce qui n'exclut pas les règles applicables dans chaque pays concerné et les éventuels accords internationaux).