Depuis près de 30 ans, Age of Empires met les joueurs aux commandes des grandes civilisations de l’Antiquité avec une certaine fidélité historique. Pourtant, l’une de ses unités les plus iconiques repose sur une représentation contestable : la catapulte à bras unique terminé par une large cuillère. Cet engin, devenu familier grâce aux jeux, aux films et aux illustrations populaires, ne correspond pas aux machines décrites par les sources antiques.
C’est le constat dressé par Thibault Hycarius, créateur de la chaîne Histoire appliquée. Spécialiste de l’histoire matérielle et de la vulgarisation par l’expérimentation, il étudie la manière dont les objets, les vêtements et les techniques du passé sont transmises dans la culture populaire. Dans une analyse consacrée aux jeux situés dans l’Antiquité, il rappelle qu’Age of Empires simplifie volontairement les équipements afin qu’ils soient immédiatement identifiables à l’écran. Selon lui, cette logique visuelle fonctionne très bien, mais elle produit aussi des objets qui paraissent historiques sans l’être réellement.
Age of Empires, un jeu présenté "historique"
Sorti en 1997, Age of Empires est un jeu de stratégie en temps réel dans lequel différentes civilisations progressent à travers plusieurs âges, développent leur économie et lèvent des armées. Microsoft a relancé ce premier épisode en février 2018 avec Age of Empires : Definitive Edition. Cette version rassemble le jeu original et son extension Rise of Rome, avec seize civilisations, dix campagnes, des graphismes retravaillés en 4K, une interface modernisée et une bande-son réenregistrée. Le site officiel présente d’ailleurs le titre comme une expérience directement tirée « des pages de l’Histoire ».

Une catapulte sans véritable équivalent antique
La catapulte visible dans le jeu prend la forme d’un châssis monté sur roues, traversé par un bras propulsé par torsion. À son extrémité se trouve une cuillère rigide contenant une pierre. Or cette configuration n’est attestée ni par un vestige archéologique complet ni par une description antique connue. L’engin romain auquel elle semble faire référence est l’onagre, une machine à un bras dont l’énergie provenait d’un faisceau de cordes torsadées. Son fonctionnement était cependant sensiblement différent de celui représenté dans le jeu.
Au IVe siècle, l’historien et ancien militaire Ammien Marcellin décrit précisément cet appareil. Son bras portait des crochets auxquels était suspendue une fronde, et non une cuillère. Au moment du tir, le bras venait frapper un épais coussin rempli de morceaux de tissu, tandis que la fronde libérait le projectile. Le texte souligne la violence des secousses, suffisamment fortes pour déconseiller l’installation de la machine sur un mur de pierre. Des travaux de mécanique expérimentale confirment par ailleurs qu’un onagre à torsion et à fronde peut fonctionner, à condition de contrôler l’amortissement, la solidité de la structure et le mécanisme de libération du projectile.

Une représentation popularisée à l’époque moderne
La "catapulte à cuillère" relève donc surtout d’une reconstruction moderne, popularisée par des modèles élaborés à partir de textes incomplets et d’interprétations postérieures. Les premières reconstitutions savantes de catapultes antiques remontent notamment au XIXe siècle, avant même la découverte de pièces archéologiques identifiées avec certitude. Ces représentations ont ensuite été reprises par les illustrations, le cinéma, les jouets et les jeux vidéo, jusqu’à devenir une image familière des guerres antiques et médiévales.
Age of Empires ne ment pas sur l’existence des machines de jet romaines : elles ont bien existé. Il donne toutefois une apparence historique à un modèle précis qui n’est pas documenté. Le "mensonge" est donc visuel plutôt qu’intentionnel. Le jeu privilégie une silhouette simple et immédiatement reconnaissable au détriment de la réalité matérielle. Sa célèbre catapulte constitue ainsi moins une reproduction fidèle qu’un symbole moderne de l’Antiquité.