Cela fait 100 ans que la Shueisha existe ! Joyeux anniversaire à la maison mère de tous les mangas (ou presque) qui sortent au Japon puis partout dans le monde. Pour célébrer le centenaire, l’entreprise ouvre les portes d’un catalogue dantesque accessible à tous.
400 mangas, 100 langues, un million de pages traduites : la Shueisha fait décidément plaisir aux fans de manga avec une toute nouvelle accessibilité à son catalogue de manga qui existe depuis 100 ans, via la site Manga Million. Mais derrière cette offre se cache une opération très calculée…
Une offre généreuse
Parmi le million de pages de manga à découvrir gratuitement, il y a évidemment les mastodontes qui ont fait le succès du format manga dans le monde entier. One Piece, Naruto, Dragon Ball, Death Note, Hunter x Hunter etc…(oui, beaucoup de shonen) et des centaines d’autres pépites encore à découvrir, qui resteront en ligne jusque décembre 2027.
De plus, “gratuit” ne veut pas non plus dire “intégral”. Certes, il y a une bonne quantité et diversité de contenu, mais chaque série n’est pas proposée dans son intégralité. D’accord, les gros titres sont relativement complets mais la majorité des titres disponibles en français n’ont que quelques chapitres - un tome, de disponible, tout au plus. Par exemple, One Piece, mastodonte du manga et des dizaines de tomes; n’a que 108 chapitres disponibles en français.

Mais bref, tout ça fait du bien. Parce que depuis toujours, on était dans une situation très paradoxale. Des oeuvres publiées depuis 20 ans au Japon avec des dizaines de chapitres voire une adaptation anime..sans avoir une traduction VF. On sait que les plus fans ici ont tenté d’apprendre le japonais, mais soyons honnêtes -c’est une galère monstrueuse. Et les scantrads, traductions non officielles réalisées par les fans, n’étaient pas forcément fiables ou juste trouvables. Bref, un peu galère. Là,la Shueisha vient directement contrer le problème en traduisant elle-même ses bouquins (et surtout lutter contre le piratage !).
Mais attention ! Manga Million est nuancé par rapport à Manga Plus, un autre service de la Shueisha et bien plus utilisé. Ce dernier permet de suivre les séries en cours (et dont les revenus servent à soutenir les auteurs). Manga Million a davantage l’objectif de faire connaître des oeuvres à ceux qui les ignorent -une grosse vitrine.
Donner pour mieux fidéliser
Ici, l’entreprise effectue un mouvement un peu smart, on doit le dire. Cela n’est jamais dans l’intérêt d’aucune entreprise de donner un de ses produits…elle attend quelque chose en retour. Et pour cette mise en ligne de manga, la maison-mère de tous les mangas attend ici une fidélisation de lecteurs.
Nous l’avons vu, la mise en ligne d’une grande partie de catalogue Shueisha permet de toucher un immense public, dépassant celui des magasins de manga physiques ou de copies piratées en ligne. Le public de ces deux derniers est un habitué du manga et n’est donc plus une cible pour l’industrie. Si des œuvres peu connues sont difficiles à commercialiser et vendre : c’est l’occasion de les diffuser à moindre coût et de tester leur potentielle popularité.

Et une fois la plateforme fermée (fin 2027) et la gratuité finie…le consommateur restera. Une des leçons que j’ai apprises de The Office via le (détestable) personnage de Ryan, fréquentant une école de commerce: c’est que cela coûte 10 fois plus cher de trouver un nouveau client que de garder celui qu’il a déjà. La gratuité provisoire n’est pas un cadeau, mais un investissement dans son propre catalogue en choisissant de sacrifier temporairement des ventes. Une porte d’entrée vers des univers, des personnages, des séries; envers de nouveaux publics. Cling !
De plus, en proposant elle-même ses produits sur plateforme numérique au lieu de laisser libre cours au piratage, la Shueisha peut s’aider des chiffres de visite pour mieux comprendre ce qui plaît aux lecteurs. Jusqu'à quel chapitre va- il en moyenne ? Quels titres sont les plus recherchés ? Quelle langue est la plus demandeuse ? Pour un manga qui n’a pas encore été édité dans un pays alors que sa langue est très populaire pour une oeuvre… ça peut devenir un marché.
Les limites de la plateforme
C’est là que se cache la plus grosse anguille sous le rocher. Les fameux chiffres qui donnaient envie (et le tournis) en début d’article sont à prendre avec de très grosses pincettes. 100 langues, 1 million de pages, tout cela est très beau…mais rien n’indique que l’intégralité d’une œuvre sera disponible dans une langue ! Ni l’intégralité de l'œuvre disponible d’ailleurs… Les 400 œuvres et les 100 langues sont comprises dans le million de pages annoncé.
Oui, la plateforme est multilingue, mais le catalogue varie selon les oeuvres et un contenu en anglais ne sera pas forcément disponible en français. Et nous avons tout de même de la chance, contrairement à d’autres locuteurs - même européens ! - comme le bulgare ou le croate, qui risquent d’attendre encore bien longtemps la traduction de nouvelles oeuvres avec juste 1 livre dans leur langue.
Nous sommes bien lotis avec nos 84 titres...

Manga Million est donc assez innovant mais peut être au final décevant quant aux promesses annoncées. Le site reste un échantillon qui appelle au reste de son catalogue, pas encore disponible dans la langue de Molière.