Derrière les compétitions d’esport et les diffusions en direct, plusieurs femmes décrivent une réalité bien différente de celle présentée aux spectateurs. Une enquête du Monde donne la parole à des joueuses et professionnelles du secteur, dont les témoignages soulèvent des questions sur leurs conditions de travail et leur place dans ce milieu.
Publié le 7 octobre 2026, une enquête du Monde signée Aurélien Defer rassemble les témoignages d'une vingtaine de femmes évoluant dans l'esport français. Joueuses professionnelles, streameuses, commentatrices ou organisatrices de compétitions y rapportent des faits de harcèlement, de violences sexuelles et de pressions psychologiques, dont certains font l’objet de procédures judiciaires en cours. Plusieurs ont demandé à rester anonymes, notamment par crainte de répercussions professionnelles.
Des accusations de violences sexuelles visant plusieurs figures de l'esport
L'enquête revient notamment sur le cas de Corentin M., 28 ans, connu sous le pseudonyme de Chreak, commentateur des compétitions de League of Legends. Accusé publiquement de viol par deux femmes fin juin, il a été suspendu par son employeur, One Trick Production, société française spécialisée dans la diffusion et le commentaire de compétitions d’esport, notamment sur League of Legends. Le parquet a confirmé au Monde sa mise en examen pour viol en juillet 2026. Son avocat, Benjamin Bohbot, précise que son client conteste les accusations portées contre lui.

Parmi les plaignantes figure Iunanova, streameuse de 23 ans, qui accuse Corentin M. de l'avoir violée à son domicile en avril 2026, alors qu'elle se trouvait sous l'emprise de l'alcool. Une seconde femme, Solange, rapporte également des actes sexuels qu'elle affirme avoir subis sans son consentement en 2025. La défense reconnaît l'existence de relations sexuelles, mais conteste toute absence de consentement. L'enquête judiciaire doit permettre d'établir les faits. D'autres témoignages concernent des comportements présumés au sein de structures compétitives. Une ancienne joueuse évoque notamment des menaces de diffusion d'images intimes, tandis que plusieurs femmes décrivent des situations de harcèlement sexuel ou d'agressions alléguées impliquant des membres de l'écosystème esportif.
Sexisme et intimidations : des carrières entravées selon les témoignages
Au-delà des accusations de violences sexuelles, les professionnelles interrogées décrivent des difficultés d'intégration dans un secteur majoritairement masculin. Yume, présentatrice de compétitions et cofondatrice de l'équipe féminine Yumeea, explique que les joueuses peinent parfois à obtenir de simples essais pour rejoindre une équipe. Kayrah, étudiante ayant candidaté à plusieurs stages dans des clubs, rapporte pour sa part une remarque déplacée sur son physique lors d'une candidature.

Plusieurs témoignages évoquent également le cyberharcèlement. Pauline Puybareau, ancienne organisatrice de tournois, affirme subir des vagues de messages haineux lorsqu'elle intervient publiquement. Certaines femmes expliquent hésiter à dénoncer des comportements présumés, redoutant les réactions des communautés de fans ou les conséquences sur leur carrière. L'enquête rapporte ainsi le cas de joueuses ayant quitté le milieu après des expériences qu'elles décrivent comme traumatisantes.
Quelles réponses pour les organisations esportives ?
Interrogé par Le Monde, Julien Borkowski, chercheur à l'université Rennes-II, souligne les limites des dispositifs de prévention existants. Selon lui, certaines structures ouvrent des enquêtes internes et prononcent des sanctions, mais leurs interventions restent souvent tardives. Plusieurs professionnelles estiment également que la notoriété de certains joueurs peut compliquer la dénonciation des comportements qui leur sont reprochés.

Le 7 juillet 2026, un rapport sénatorial a recommandé de renforcer la prévention, la modération et l'accompagnement des joueuses dans les compétitions. L'association Women in Games travaille également à la mise en place d'espaces sécurisés lors des événements vidéoludiques. Quant aux compétitions exclusivement féminines, leur développement divise les personnes interrogées : certaines y voient une protection nécessaire, tandis que d'autres craignent qu'elles ne retardent l'intégration des femmes dans les équipes mixtes.